Casanova, qui ne croyait ni à Dieu ni à diable, se trouvant en
voyage, logeait dans un hôtel qui avait la réputation d'être hanté.
Casanova raillait ouvertement ces superstitions, mais un de ses
voisins de chambre, brave négociant débonnaire et crédule, ne
paraissait pas absolument tranquille et ne restait à l'hôtel que
par respect humain et dans la crainte des sarcasmes de l'aventurier.
Ce dernier se résolut à lui faire une "bonne farce ".
Il se procura facilement chez un préparateur attaché à l'hôpital,
l'avant-bras et la main d'un squelette. Il fit monter ces os sur
des fils solides et, le soir même, invita son voisin à dîner.
Le repas fut copieux. Casanova et son hôte, en compagnie de deux
ou trois compagnons, burent et mangèrent du meilleur. L'aventurier,
tout en remplissant le verre du négociant, eut soin d'amener la
conversation sur les légendes de revenants qui couraient sur l'hôtel
si bien que son invité, à demi-ivre et plus terrifié que jamais,
finit par le supplier de parler d'autre chose.
Vint l'heure du coucher. Casanova se retira le premier et monta,
non dans sa chambre, mais dans celle du négociant, dont il s'était,
avec la complicité du garçon de l'hôtel, procuré une double clé.
Il se fourra sous le lit et s'y tapit, en compagnie de son morceau
de squelette.
Peu après, le négociant monta à son tour. Il gagna sa chambre
en trébuchant légèrement et se coucha. Lorsque Casanova, au bruit
de sa respiration, comprit qu il dormait, il étendit la main sans
bruit et tira violemment le dormeur par le pied. Le négociant
se réveilla en sursaut . « Qui est là ? », cria-t-il d'une voix
étranglée par la peur. Rien ne répondit. L'homme attendit plusieurs
minutes puis, croyant à un cauchemar, il se rendormit Casanova,
de nouveau, lui tira le pied. Cette fois, le négociant se mit
sur son séant ; sans pouvoir sans doute, crier, ni bouger, il
resta là, et Casanova raconta par la suite qu'il entendait battre
son coeur à grands coups, dans le silence de la nuit. Quelques
minutes ainsi ils demeurèrent immobiles, puis Casanova encore
une fois, étendit la main et, à travers le drap, toucha le pied
de l'homme Maîs celui-ci se jeta en avant pour saisir ce qui tenait
me pied Casanova, qui attendait ce geste, lui laissa prendre la
main du squelette Les doigts du négociant se refermèrent avec
une indicible horreur, sur ces os glacés, un râle
s'étouffa dans sa gorge, inconsciemment il donna une secousse
pour amener à lui la chose, quelle qu'elle fût, qui
était sous son lit. Casanova résista un moment puis
lâcha soudain l'homme, tenant en sa main crispée
le bras du squelette, qui retomba en arrière, sur son oreiller,
mort.
C'est ce que Casanova, dans ses mémoires appelle une "bonne
plaisanterie" et il fut tout indigné lorsque la police,
lui demandant compte de cet assassinat, le força à
s'enfuir de la ville précipitamment.